Interview Delicaresse, du silence au droit de choisir.
« Ce qui l’autorise, c’est ma voix, pas mon image »
De la parole empêchée au droit de choisir
1. La femme derrière Delicaresse
« Alors, j’espère que tu es patient et très attentif, parce que mes réponses peuvent être très longues. » Au moment de se présenter, @Delicaresse annonce la couleur. Dans ses vocaux, elle se reprend, s’égare parfois, glisse une plaisanterie et revient au sujet.
À 40 ans, elle crée des images sensuelles et assume aimer susciter le désir. Mais une photographie ne raconte ni toute sa vie ni ce qu’elle accepterait de vivre avec celui qui la regarde.
Pour WishPride, elle revient sur les violences sexuelles subies enfant puis adulte, les mots longtemps difficiles à trouver et les personnes qui l’ont aidée à parler. Elle raconte aussi le plaisir de créer, ses limites et son envie d’écouter à son tour. Ce n’est pas une autre femme que l’on découvre derrière Delicaresse, mais une même personne, dont les images ne disent pas tout.
1. Qui est la femme derrière Delicaresse, quand on enlève les photos et les réseaux ?
Une femme de 40 ans, maman, avec une vie professionnelle à côté. Je suis une bosseuse, une personne sincère et entière. Quand je prends un engagement, je vais jusqu’au bout. Si tu me lances un défi et que je te dis « c’est OK », j’irai jusqu’au bout. Je ne fais pas semblant.
Je suis aussi quelqu’un qui pète le feu. J’ai envie de transmettre du plaisir, de la joie, de la bonne humeur, de la connerie, du partage. Je croque la vie à pleines dents, je suis toujours prête à déconner, toujours la patate. Je peux être épuisante !
J’ai un caractère bien trempé. Je ne dirais pas que je suis autoritaire ou dominante. J’ai une voix et je tiens à la faire entendre. Mais je sais aussi me taire, écouter et parfois me laisser guider, tout en gardant une part de contrôle.
Je n’ai pas l’impression d’être différente sur les réseaux. J’ai une vie à l’extérieur que je garde pour moi, mais c’est bien la même personne. Je préserve ma vie, mais ce que je fais n’est pas un secret. J’assume complètement ce choix.
2. Tu faisais déjà des photos depuis longtemps. Qu’est-ce qui t’a fait passer de quelque chose de privé à Delicaresse ?
Ça a toujours été en moi. J’ai toujours aimé les belles photos, les corps, chez les hommes comme chez les femmes. Ça faisait des années et des années que je faisais des photos qui restaient dans ma sphère privée.
En discutant avec quelqu’un, j’ai réussi à exprimer cette envie que j’avais depuis des années. Je me sentais bien dans mon corps et je me suis dit que c’était maintenant. Je n’avais pas besoin de l’autorisation de quelqu’un pour me lancer. Un soir, vers une heure du matin, j’ai dit « Allez, zou », j’ai créé mon compte OnlyFans, mon compte Instagram… et je me suis prise au jeu.
Il y a aussi quelque chose que je commence à accepter. Je ne me trouvais pas hideuse, mais je n’imaginais pas que je puisse plaire. Ce n’était pas concevable. Les retours ont été très positifs, et ils correspondaient à ce que des personnes me disaient déjà en direct. Elles me trouvaient belle, sensuelle, sexy, aussi dans ma façon d’être.
Je commence à l’accepter. Pas trop quand même ! J’ai peur de prendre la grosse tête et de perdre ma simplicité. Alors j’essaie de mesurer ce que je fais.
Aimer susciter le désir et avoir du mal à croire que l’on puisse plaire coexistent dans son récit. L’assurance avec laquelle elle parle aujourd’hui de ses images ne raconte donc pas, à elle seule, le regard qu’elle a longtemps porté sur elle-même.
3. Tu résumes ton univers par « suffisamment pour donner envie, mais jamais trop ». Qu’est-ce que tu cherches à transmettre dans tes images ?
La sensualité, la beauté du corps et de la photo. Le corps est une œuvre d’art. Le tout, c’est de savoir le mettre en scène. J’aime le contenu travaillé, mais vrai. Je ne retouche pas mes photos ni mes vidéos. Je joue sur un angle, la lumière, la perspective, parfois le noir et blanc, ou je coupe une vidéo.
Ça demande du temps et de l’énergie. Il faut préparer l’environnement, trouver la tenue, faire plusieurs clichés avant d’être satisfaite de la lumière, de la position ou de l’angle. J’aime la photo d’une manière générale. Il faut que ça reste un plaisir à faire.
Je fais aussi beaucoup de contenu personnalisé. Mon plaisir, c’est de faire plaisir, de susciter le désir. Ça me fait du bien à moi aussi.
Sur mes comptes publics, je ne cherche pas à partager de la pornographie. J’ai d’autres espaces où le contenu est beaucoup plus explicite. Ce que je choisis de montrer publiquement, c’est surtout la sensualité.
Et les retours m’ont surprise. On me parle de ma douceur et de ma sensibilité. Je ne pensais pas transmettre tout ça dans mes photos, mais apparemment ça ressort. Et ça me plaît.
Pour prolonger la découverte de son univers, Delicaresse rassemble ses différents espaces sur linkerz.fr/delicaresse.
2. Quand une parole ne trouve pas sa place
Elle a longtemps gardé pour elle les violences subies enfant. Pas faute d’avoir essayé de les dire.
4. Tu as essayé de parler très jeune. Pourtant, presque aussitôt, tu as retiré tes mots. Qu’est-ce qui s’est passé pour toi à ce moment-là ?
Mon père était alcoolique et il m’a agressée sexuellement pendant plusieurs années, approximativement de mes 9 ans à mes 14 ou 15 ans. Je n’ai pas de souvenirs précis de tout, seulement certains souvenirs très brefs.
J’ai essayé d’en parler quand ça a commencé. Quand ma mère l’a entendu, sa réaction a été très forte. Elle a dit « Je vais tuer ton père. » Et moi, je ne voulais pas ça. Je voulais que ça s’arrête, c’est tout.
Alors j’ai démenti. J’ai dit que j’avais raconté des bêtises. J’ai été punie, et ensuite les violences ont continué. Puis j’ai gardé ça pour moi pendant des années.
Dans ce souvenir, sa rétractation ne signifie pas qu’il ne s’était rien passé. Elle raconte la peur de ce que ses mots allaient provoquer. Le récit déplace alors l’attention. Il ne s’agit plus seulement de trouver le courage de parler, mais de pouvoir être entendue sans avoir davantage peur.
5. Aujourd’hui, quand tu repenses à cette enfant, qu’aurait-elle eu besoin d’entendre ou de voir pour réussir à continuer à parler ?
J’aurais aimé qu’on me soutienne, qu’on m’épaule, qu’on m’écoute et qu’on m’accompagne. Sans me contraindre, sans me forcer, sans me faire peur comme on m’a fait peur.
Parce que, pour la personne qui a subi ça, c’est un chemin compliqué. Pour moi, ce qui est important, c’est de se sentir épaulée. Qu’on te parle avec douceur, qu’on t’écoute, qu’on te conseille, sans te culpabiliser.
C’est cette réaction-là que j’aurais aimé qu’on ait avec moi. C’est ce que je n’ai pas eu.
3. Mettre enfin un mot sur ce qui s’est passé
À l’âge adulte, elle sait qu’elle n’est pas d’accord. Ce qu’elle met du temps à reconnaître, ce n’est pas son absence d’envie, mais la violence de ce qu’on lui impose. Dans son récit, le refus précède le mot.
6. À l’âge adulte, tu as de nouveau subi des violences sexuelles. Tu dis qu’à l’époque tu ne mettais pas forcément le mot « viol » dessus. Pourquoi ce mot était-il si difficile à envisager ?
Le terme viol, je ne le dis que depuis quelques années. À l’époque, pour ce que je vivais, ça n’existait pas pour moi. Je vivais comme ça. Je n’étais pas d’accord, mais je ne mettais pas ce mot dessus. C’est un homme qui m’a humiliée, qui m’a rabaissée, mais qui m’a aussi valorisée, soutenue, conseillée.
Enfin, ce truc de cinglé. Il contrôlait mon téléphone, ma carte bleue, les personnes que je voyais, mon travail.
Quand je n’étais pas d’accord, il me disait « De toute façon, t’es une salope. » C’est le genre de discours que j’entendais. Il m’avait tellement détruite que j’en étais arrivée à me dire « Vas-y, sers-toi, fais ce que tu veux, de toute façon je ne vaux rien. »
7. À quel moment as-tu commencé à appeler les choses par leur nom ? Y a-t-il eu un déclic, une personne ou une phrase qui a fait basculer ta compréhension ?
C’est un ensemble de choses. En premier lieu, cette sensation de me dire que ce n’était pas normal. J’avais dit non. Il ne me respectait pas. Ça me dérangeait énormément.
À cette période, j’entendais aussi des féministes parler du viol conjugal dans les débats publics. Je me suis identifiée à ce qui était décrit. Je me suis dit que c’était ça que je vivais, que c’était ça qu’il me faisait.
Et puis, une fois, il a recommencé. Je lui ai dit « Tu as conscience que tu me violes, en fait ? » Il m’a répondu « Bof ». Pardon ? Quoi, tu sais, en fait ? Il s’est excusé après. Et il a recommencé.
Ce que je ressentais, les mots que j’entendais, le fait de me reconnaître dedans, tout ça a compté. J’ai compris que j’avais le droit de dire non.
8. Tu parles de sidération, de souvenirs fragmentaires et parfois davantage de souvenirs du corps que d’images précises. Qu’est-ce que les mots du psychiatre t’ont permis de comprendre ?
J’avais des fragments de souvenirs, des réactions du corps, des émotions. Je me demandais parfois si j’avais réellement vécu ça. C’était tout un mélange de choses, un combat entre ma mémoire intellectuelle, ma mémoire du corps et ma mémoire émotionnelle.
Quand je racontais au psychiatre comment j’avais réagi, je lui disais que j’attendais que ça passe. J’étais figée dans le temps. J’attendais que ce soit fini. Il y avait une douleur intérieure, mais pas de larmes. J’avais l’impression de ne plus être là.
Dès la première séance, il a posé des mots sur ce que je lui racontais. Il m’a parlé de sidération et de ce qu’il appelait la mémoire du corps. Il m’a expliqué que, pour lui, mon cerveau m’avait protégée.
Je lui ai demandé « Mais qu’est-ce qui vous prouve à vous, bon sang, que je dis la vérité ? » Dans sa façon de me regarder et de me parler, j’avais l’impression qu’il me croyait vraiment. Quand il me l’a dit, je me suis effondrée en sanglots. Quelqu’un posait des mots. Pour moi, c’était un soulagement, une validation de ce que j’avais vécu.
Ça m’a poussée à continuer. Je ne doute plus du tout un instant de ma parole. Les fragments que j’ai sont toujours là.
4. Parler, être entendue, se reconstruire
9. Tu m’as raconté avoir confié des « bouts d’histoire » à plusieurs personnes. Comment as-tu trouvé une écoute et un accompagnement ?
J’ai donné des bouts d’histoire à différentes personnes, sans toujours avoir l’impression d’être entendue. Je racontais un bout et je me disais que, si ce n’était pas la bonne oreille, j’irais voir quelqu’un d’autre.
Quand j’ai déposé plainte pour les violences subies dans mon enfance, je me suis sentie crue par la gendarme qui l’a reçue. Par la suite, j’ai reçu un non-lieu. Quand on m’a reconvoquée pour m’expliquer, on m’a dit « Madame, vous vous rendez compte, il n’y a pas de témoin ? » Ça a été super compliqué.
Le psychiatre que j’ai rencontré m’avait été conseillé par France Victimes. Je trouve important de le dire, parce que j’ai bénéficié d’un accompagnement gratuit jusqu’au bout. Moi, ça m’a fait un bien fou.
Dans ce qu’elle raconte, se sentir crue et obtenir la reconnaissance qu’elle espérait ne vont pas toujours ensemble. Elle garde le souvenir d’une gendarme qui l’a écoutée, mais aussi celui d’une démarche qui n’a pas abouti comme elle le souhaitait. L’accompagnement trouvé ensuite ouvre un autre travail, celui de vivre avec ce qu’elle a subi.
10. Tu as fait une thérapie, vu un psychiatre et travaillé avec l’EMDR. Qu’est-ce que ce travail a changé concrètement dans ta manière de vivre avec ce que tu as subi ?
La thérapie m’a appris à vivre. Ce que j’ai vécu fait partie de moi aujourd’hui, mais ce n’est plus une souffrance au quotidien.
Le psychiatre m’avait expliqué que l’objectif n’était pas de me faire oublier. Pour moi, l’EMDR a été exceptionnelle pour ça. Le souvenir est toujours là, mais j’ai fait un cheminement qui m’a permis de m’en rappeler sans retrouver la même douleur.
Là, quand je t’en parle, j’ai de l’émotion, forcément. Mais ce n’est plus la même douleur qu’avant. J’ai des résidus, bien sûr. Ça fait partie de moi, je vis avec.
On m’a proposé de faire de l’hypnose, mais je ne veux pas. J’ai peur d’en souffrir encore plus. Aujourd’hui, je peux en parler librement et je ne veux pas chercher à retrouver davantage de souvenirs.
11. Quand quelqu’un confie une violence sexuelle, qu’est-ce qui, selon ton expérience, peut l’aider à continuer de parler ? Et quelles réactions risquent de refermer cette parole ?
J’ai une réponse très concrète, parce que j’ai accompagné une personne victime de violences sexuelles. La personne à qui elle s’était d’abord confiée lui avait demandé l’autorisation de m’en parler. Ensuite, nous avons échangé.
Il ne fallait pas qu’elle reste dans cette situation. J’en parlais régulièrement avec elle. Je lui demandais si elle voulait m’en parler, si elle souhaitait rencontrer quelqu’un qui pourrait agir, l’accompagner et l’aider. Je lui disais que je l’écouterais et que je la conseillerais. Et surtout « Je t’accompagnerai dans chaque étape. »
Lorsqu’elle a demandé à être accompagnée au commissariat, nous y sommes allées dès le lendemain. Moi, je l’admire d’avoir dit stop et d’avoir demandé de l’aide.
Je ne voulais pas la contraindre, la culpabiliser ou lui faire peur comme on m’avait fait peur. Je l’ai soutenue, épaulée, écoutée et accompagnée. Pour moi, c’est la réaction que j’aurais aimé qu’on ait avec moi.
Et je suis encore présente aujourd’hui. On en parle régulièrement, parce que c’est compliqué. Quand d’autres personnes me confient des petits bouts de leur histoire, c’est aussi comme ça que j’essaie d’être là. J’accompagne, je ne force pas, je ne culpabilise pas.
C’est en racontant cet accompagnement que l’émotion la submerge pour la première fois dans l’échange. Elle ne parle plus seulement de ce qu’elle aurait voulu recevoir. Elle raconte sa présence auprès de quelqu’un d’autre, et insiste sur le fait qu’elle est encore là aujourd’hui. Dans son récit, l’accompagnement ne se résume pas au jour où la plainte a été déposée.
12. Tu m’as dit t’être sentie faible, mais aussi avoir été rendue responsable de ce que tu avais subi. Qu’est-ce que tu veux déconstruire dans cette culpabilité ?
Je m’en suis voulu d’avoir réagi comme ça. Je me disais que j’avais été faible. Le psychiatre m’a aidée à comprendre que, pour lui, mes réactions avaient été une protection.
Et quand j’ai déposé plainte pour ce que j’avais vécu enfant, on m’a dit que c’était de ma faute. On me reprochait ma façon de m’habiller, de parler de cul et de vivre ma vie, à l’âge adulte. On me disait que j’avais « allumé ». J’ai répondu « Mais j’avais neuf ans ! »
C’est cette image-là qui me tue. C’est ça que je veux déconstruire. Arrêter de dire qu’une nana a allumé et que c’est pour ça qu’elle a été agressée.
5. Reprendre possession de son corps
Sa sexualité d’adulte lui a été opposée lorsqu’elle racontait des violences subies enfant. Elle refuse cette confusion. L’écouter parler de son corps demande donc autre chose que chercher, dans chacune de ses envies, la trace de ce qu’elle a subi. Son récit contient aussi des goûts anciens, des rencontres, des choix et des périodes qu’elle ne comprend pas entièrement.
13. Tu as longtemps détesté ton corps, puis connu une sexualité que tu décris comme « presque de la mise en danger ». Comment racontes-tu le chemin jusqu’au moment où tu te sens bien avec lui ?
Au début de ma sexualité, le toucher de mon corps était compliqué. J’avais peur des touchers malveillants. Puis j’ai rencontré différents petits copains et, à force, j’ai senti que leurs gestes n’étaient pas malveillants. Je suis devenue de plus en plus à l’aise avec le toucher de mon corps, même si ce n’était pas forcément le cas pour certaines pratiques.
Après, il y a eu l’autre extrême. Je me disais que j’avais été traitée comme une merde et que je pouvais faire pareil avec un homme. Je te prends, je te jette. C’était cet esprit-là, à ce moment-là. J’ai tout lâché, presque dans la mise en danger. Et cette façon-là de vivre ma sexualité ne me correspondait pas non plus.
Je me suis dit qu’il fallait que j’arrête mes conneries. Me faire plaisir, oui, mais pas n’importe comment, pas n’importe où, pas avec n’importe qui. Le faire, mais bien.
Devenir maman m’a aussi posée. C’est devenu ma priorité. Je voulais protéger mon enfant et l’éduquer, notamment sur la manière de traiter une femme. Ça reste une ligne de conduite aujourd’hui. Je suis fière des valeurs que j’ai réussi à transmettre à mon fils. Et je suis surtout fière qu’il les ait comprises et qu’il les applique.
Je ne sais pas si j’ai une explication très précise à toutes ces étapes. Je pense que c’est un cheminement intérieur, un combat intérieur, une volonté de m’en sortir. Je suis une battante, en tout cas je suis persévérante. Je n’ai jamais envie de rester dans un état de mal-être. Et aujourd’hui, je suis bien.
Lorsqu’elle parle de son fils, le respect ne concerne plus seulement ce qu’elle attend pour elle-même. Il devient aussi ce qu’elle veut transmettre. Elle insiste sur cette fierté particulière, avoir donné des valeurs et les voir comprises, puis mises en pratique.
14. Quand tu dis « mon corps m’appartient », qu’est-ce que cela signifie pour toi dans l’engagement avec quelqu’un et dans ce que tu choisis de montrer ?
Mon corps est à moi. Cette phrase est puissante pour moi. J’avais pris un engagement et je l’ai respecté. Mais non, en fait, je ne suis pas à quelqu’un.
Aimez une femme, son esprit, son intelligence, sa liberté, tout ce que vous voulez chez elle. Mais elle ne vous appartiendra jamais. Son corps, c’est elle.
Et mon image, ce n’est pas une invitation à utiliser mon corps. Ton imagination, tu en fais ce que tu veux. C’est moi qui utilise mon corps pour faire de l’image. Toi derrière, tu utilises l’image. Stop.
6. Désir et consentement
15. Tu dis « Ce qui l’autorise, c’est ma voix, pas mon image. » Quand tu parles de ta « voix », qu’est-ce que tu veux dire exactement ?
C’est ma voix qui te dit oui ou non. Pas un regard que tu vas interpréter, ni un mouvement de corps que tu vas interpréter. Quand on connaît quelqu’un, on peut comprendre des choses, mais ce n’est pas forcément un message clair.
Après, il peut y avoir des touchers qui envoient des messages plus clairs. Je ne sais pas très bien comment l’exprimer. Mais ce n’est pas un corps que tu regardes qui t’autorise à le toucher.
Quand je parle de la voix, c’est ce que l’autre exprime. Par la parole, la langue des signes, peu importe. C’est un mode d’expression clair.
L’image, c’est quelque chose qu’on regarde. Tu envoies quelque chose et l’autre le reçoit à sa façon, c’est un sens unique. La voix, elle, est là pour créer un échange. C’est ma voix qui décide, pas l’image.
16. Tu reviens sur les intentions qu’on prête aux femmes dès qu’elles montrent leur corps. Qu’est-ce qui te dérange dans ce regard ?
Un homme peut s’exposer, on ne va pas dire que c’est un appel au viol. Une femme montre un bout de peau de trop, selon les diktats du moment, et elle n’est plus libre d’exposer ce qu’elle veut ou de se mouvoir comme elle veut. Tout de suite, on interprète un regard, une gestuelle. Alors que non.
J’aime susciter le désir, ça me fait kiffer qu’on me le dise. Mais n’imagine pas que derrière, j’attends qu’on couche ensemble.
Si je me filme avec quelqu’un, c’est avec une personne que j’ai choisie et qui m’a choisie. C’est en accord, entre deux personnes consentantes. Dans le sexe, il n’y a rien de sale à partir du moment où tous les participants sont consentants.
17. Tu es très ouverte sexuellement, tout en ayant certaines limites très nettes. Qu’est-ce que le fait de les connaître et de les exprimer change dans ta liberté sexuelle ?
Ça m’aide à libérer ma sexualité. Je les exprime de manière claire, peut-être brute parfois pour certains. Quand un homme m’aborde sur les réseaux avec un « On baise ? », je réponds non. Ce n’est pas ce qui est marqué sur mon compte.
Je pose mes limites. Tu les acceptes, tant mieux. Tu ne les acceptes pas, tu fais demi-tour. Ce ne sont pas des limites que je ne veux pas dépasser par principe. Certaines sont physiques ou psychologiques. Je ne peux pas aller au-delà.
Il y en a certaines que j’accepte de travailler. J’aimerais explorer la soumission, mais, pour moi, lâcher prise et accorder suffisamment de confiance reste compliqué. Certains gestes, notamment près de ma gorge ou le tirage de cheveux, font partie de ces limites. Ce n’est pas une volonté de ne pas le faire. C’est que je ne peux pas.
Pour explorer cette piste, il me faudrait quelqu’un de patient, qui comprenne et qui accepte qu’on essaye, et que si ça ne marche pas, ça ne marche pas. Ne force pas, n’insiste pas.
Elle ne raconte pas ses limites comme une liste de défis à relever. Certaines expériences l’attirent, sans être possibles pour elle aujourd’hui. Son envie d’explorer n’efface pas ce qu’elle vient de dire. La patience qu’elle demande comprend aussi la possibilité que l’expérience s’arrête là.
7. Transformer sa parole en quelque chose qui peut aider
18. Qu’est-ce que la création de contenu t’a apporté que tu ne cherchais pas forcément au départ ?
À la base, quand je me suis lancée, il n’y avait aucune volonté de travail ou de reconstruction sur moi. Pour moi, le plus gros était fait. Si je le faisais, c’est justement parce que je me sentais bien et libre de le faire. C’était la volonté de vivre quelque chose dont j’avais envie depuis très longtemps.
C’est au fur et à mesure des publications, des retours et des discussions que je me suis dit « Waouh, mais ça me fait du bien, en fait ! » Ce n’est pas juste le plaisir de publier et de passer mon message. Ça me fait du bien. Ça a été une surprise, ce n’était pas du tout ce que je cherchais au départ.
La revendication était là dès le début, mais toute petite. À mon niveau, qu’est-ce que je pouvais faire ? Je le disais quand même, je le glissais de temps en temps. Puis j’ai vu que des personnes l’entendaient et me le faisaient savoir, beaucoup en messages privés.
Aujourd’hui, c’est un doux mélange de tout. Ça me fait du bien et j’aime ça.
Elle tient à cet ordre des choses. Son envie de créer ne commence pas avec la recherche d’une réparation. Le plaisir de la photographie, le travail des images et l’envie de les partager existaient déjà. Le bien-être découvert ensuite s’y ajoute. La créatrice ne disparaît pas derrière le témoignage.
19. Si quelqu’un lit cette interview, se reconnaît dans une partie de ton histoire et n’a encore jamais réussi à en parler, qu’aimerais-tu lui dire aujourd’hui ?
Viens me parler, on en discute. Si tu as besoin d’une oreille, je serai ton oreille. Juste une oreille. Si tu as besoin que je te réponde, je te répondrai. C’est sincère.
Ma porte est ouverte aux personnes qui se sentent en confiance et qui en ont envie. Je n’ai jamais mordu personne, sauf quand on me le demande !
Mais je ne suis pas la solution. Pour les démarches, il y a les autorités. Je ne les trouve pas toujours efficaces, mais mon côté optimiste fait que j’espère et que je crois que ça changera.
Je voudrais surtout que ces personnes n’abandonnent pas et qu’elles ne restent pas seules. C’est ça qu’il faut retenir. Parlez-en à des personnes qui peuvent vous accompagner.
Au début de notre échange, elle me demandait si j’étais patient et attentif. Après tout ce qu’elle vient de raconter, ces deux mots résonnent autrement. Elle a beaucoup parlé. Elle vient aussi de proposer d’écouter.
20. Tu m’as dit « J’ai une voix et je tiens à la faire entendre. » Qu’est-ce que faire entendre cette voix signifie pour toi aujourd’hui ?
Je pense que j’ai toujours eu un caractère bien trempé. J’ai toujours essayé d’exprimer les choses, plus ou moins facilement selon les sujets et les personnes. Mais aujourd’hui, sur ce sujet, ma voix est complètement libérée. Pour moi, c’est un signe de liberté.
Faire entendre ma voix, c’est dire que le corps d’une femme n’est pas un objet, pas quelque chose qu’on utilise. On peut fantasmer, admirer, aimer. Mais avant tout, c’est une personne.
Laissez-la vivre comme elle veut. Si tu n’aimes pas ce qu’elle fait, détourne le regard et va ailleurs. Mais la critiquer, ça t’apporte quoi ?
Entendre ma voix, c’est entendre simplement que je suis une femme qui a vécu des choses et que je ne veux pas que ça se reproduise. Je veux que ça change.
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