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Interview Stella Desircam — Se montrer sans tout donner

« Je leur offrais du spectacle, oui, mais je les privais d’une partie de moi. »


1. Avant la caméra, le sentiment de ne plus exister

Dans Les confessions d’une camgirl, un masque vénitien accompagne les premières connexions de @Stella_D . Elle redoute le regard porté sur son corps. Pourtant, lors de son premier show privé, retirer ce masque lui paraît encore plus difficile que se dénuder. Montrer sa peau et laisser voir son visage ne l’exposent pas de la même manière.

Stella Desircam raconte son expérience de la cam, ces spectacles pour adultes en direct par webcam. Son livre entre dans les shows, mais aussi dans les pensées de celle qui les réalise. On y découvre le plaisir des jeux de rôle, le travail que l’écran ne montre pas et des confidences qu’elle n’attendait pas. Dans ses réponses, la même franchise côtoie les complexes, l’humour et le refus de tout accepter.

Notre échange écrit commence pourtant loin de la caméra. Avant de chercher à plaire à des inconnus, Stella aurait aimé que son entourage s’intéresse simplement à sa journée.

1. Dans ton livre, tu racontes qu’on ne te demandait même plus comment s’était passée ta journée. À cette époque, qu’aurais-tu aimé que l’on voie de toi ?

À cette époque, je cherchais désespérément de la reconnaissance. J’avais le sentiment de ne plus exister. Je venais de quitter un métier à responsabilités où je croisais des dizaines de personnes par jour pour me retrouver propulsée dans une solitude totale. Certes, je m’occupais de mes enfants, mais pour mon entourage, c’était comme si je ne « faisais rien ».

Oui, je n’avais pas d’horaires de bureau ou de patron sur le dos, j’organisais mes journées comme bon me semblait, mais ça ne me rendait pas moins intéressante pour autant ! J’aurais tellement aimé qu’on me soulage un peu, qu’on m’accorde un instant pour souffler. J’étais là pour tout le monde, disponible H24, mais moi, je m’étais complètement oubliée. Bref, je n’existais plus.

C’est devant un autre écran, celui d’un documentaire, qu’une possibilité inattendue apparaît. Ce qui la frappe chez les camgirls qu’elle découvre n’est pas seulement ce qu’elles montrent. C’est l’assurance avec laquelle elles semblent le faire.

2. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’essayer la cam, malgré la peur que tu avais de te montrer ?

Tout a commencé devant un documentaire. J’ai été fascinée par l’assurance de ces femmes. Elles avaient l’air si sûres d’elles, si sereines, en accord total avec leur corps et leur sexualité.

Je me suis lancée pour trois raisons très précises. Un mystère à résoudre, cette assurance, l’avaient-elles d’origine ou s’était-elle construite au fil des lives ? Une question d’égo, pouvais-je encore plaire aux hommes ? Un défi personnel, pulvériser ma timidité.

Autant vous dire que je me suis lancée sans aucune certitude de réussite… et la peur au ventre.


2. Le masque, puis le miroir

Les premières pages du livre ne décrivent pas une entrée triomphale. Stella compare son image à celle des autres, ajuste sa tenue et hésite à lancer le direct. Le masque lui permet de commencer sans renoncer à tout ce qu’elle veut encore garder pour elle.

3. Lors de ton premier show privé, tu racontes qu’il était plus difficile de montrer ton visage que ton corps. Qu’est-ce que ce masque te permettait de protéger ?

Ce masque, c’était mon bouclier. Un bouclier qui ne me sert plus à rien aujourd’hui ! Ne pas dévoiler mon visage, c’était une manière de garder une zone d’ombre. Les membres avaient accès à mes expressions, mais ils ne me voyaient ni rougir, ni trahir mon inconfort.

Montrer mon corps n’avait rien de simple, mais le masque me protégeait des attaques directes sur mon visage. C’était aussi ma façon de garder le contrôle. Je leur offrais du spectacle, oui, mais je les privais d’une partie de moi.

« Je leur offrais du spectacle, oui, mais je les privais d’une partie de moi. »

Au terme du premier show privé raconté dans le manuscrit, une autre surprise se dessine. Stella a donné du plaisir, mais elle en a aussi pris. La découverte ne reste pas enfermée dans ce tête-à-tête virtuel. Elle raconte ensuite un changement dans sa manière de se regarder et de s’habiller.

4. Qu’est-ce qui a changé dans ta vie intime, une fois la caméra éteinte ?

Pas à pas, oui, la cam a métamorphosé le regard que je portais sur mon corps. Me regarder dans un miroir devenait moins douloureux, je me sentais enfin en harmonie avec ma silhouette.

Résultat ? Je me suis libérée sexuellement. Moins j’avais honte de mon corps, moins j’avais envie de le cacher sous des mètres de tissu. Je suis devenue plus féminine, plus audacieuse. Ma garde-robe a subi une véritable révolution. Adieu les leggings informes et les tuniques XXL, bonjour les petites robes, la lingerie fine et les jupes ajustées !

Le miroir devient moins douloureux, mais le doute n’a pas disparu de chaque journée. Quand personne ne réserve de show, le travail et le regard sur soi se retrouvent de nouveau mêlés.

5. Tu dis que la cam t’a aidée à t’aimer, mais aussi que les journées sans shows pouvaient te faire douter de ton physique. Comment as-tu vécu ce décalage ?

Les journées sans shows sont très dures psychologiquement. La remise en question est immédiate. On se dit qu’on n’est pas assez jolie, pas assez sexy, pas assez désirable… Au début, c’était extrêmement déstabilisant. Avec le temps, on apprend à prendre du recul. Il faut juste se répéter que c’est un jour « sans », et que demain sera une meilleure journée.


3. Un métier qu’on ne voit pas en entier

L’absence de show ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. Dans ses réponses, Stella énumère tout ce qui précède et accompagne le direct. Ce travail est aussi l’une des raisons pour lesquelles elle a voulu écrire Les confessions d’une camgirl.

6. Qu’avais-tu envie de faire découvrir dans Les confessions d’une camgirl que l’on ne perçoit pas forcément en regardant tes shows ?

Je voulais absolument faire découvrir les véritables coulisses de ce métier. J’en ai tellement marre de l’éternel cliché, « Oh ça va, tu montres juste ton cul en live ! » Spoiler alert, non ! Derrière un écran, il y a une montagne de travail. Il faut bâtir son univers, développer sa visibilité, shooter des photos régulièrement, imaginer des soirées à thèmes, faire la déco…

Et quand le live démarre, la patience devient une vertu d’or. On ne part pas instantanément en show privé ! Il faut animer le tchat, occuper les membres. J’ai tout fait, des quiz musicaux pour faire passer le temps, des Action/Vérité, des débats sur l’actu ou des discussions sur leur vie de famille. Il y a une dimension psychologique énorme, avec une grosse dose d’écoute et d’empathie. Alors non, pendant toutes ces années, je n’ai pas juste montré mon popotin !

Le manuscrit donne également une place à l’imagination. Une salle d’attente entièrement inventée, un personnage d’infirmière ou de policière, une tenue et des mots adaptés à l’abonné. Stella y raconte le plaisir qu’elle prend à entrer dans ces histoires. Derrière la prestation, il y a aussi cette façon de jouer avec quelqu’un, de construire un moment qui lui est destiné.


4. Ce qu’ils n’osent pas dire ailleurs

Les coulisses qu’elle veut raconter ne sont pas seulement celles de son propre travail. Elle s’attarde aussi sur les personnes qu’elle a rencontrées. Certains viennent lui parler d’une envie qu’ils n’arrivent pas à formuler chez eux. Dans son récit, le fantasme se double alors d’une autre question, celle de pouvoir en parler sans se sentir immédiatement jugé.

7. Tu fais entrer le lecteur dans plusieurs scénarios. Qu’avais-tu envie de lui faire comprendre des hommes qui te les demandaient ?

Si j’ai choisi de raconter mes différents shows, c’est pour faire voler en éclats les a priori sur les hommes qui utilisent ces plateformes. Ce ne sont pas tous d’anciens pervers baveux ou des « vieux gars », comme j’entends souvent. Ce sont majoritairement des hommes avec un boulot stable, une vie de famille tout ce qu’il y a de plus classique.

Beaucoup cherchaient simplement à dialoguer, à obtenir un avis féminin bienveillant ou à confier un fantasme qu’ils n’osaient pas avouer à leur épouse.

Parmi ces rencontres, Monsieur B. déplace encore ses attentes. Dans le livre, cet homme adulte lui demande un rituel du coucher, une histoire ou une berceuse. Ils conviennent clairement qu’il n’y aura rien de sexuel. Avant d’y voir un besoin de réconfort, Stella raconte s’être méfiée.

8. Qu’est-ce que cette rencontre avec Monsieur B. t’a fait comprendre de la place que tu pouvais avoir dans la vie d’un abonné ?

Monsieur B. a été une immense surprise. Lors de sa première demande, j’étais sur mes gardes. Je me disais, « Attention, il va me faire un coup tordu et je vais devoir le bannir et le signaler direct. » Et puis en fait… pas du tout ! Il avait simplement besoin de lâcher prise et d’être rassuré pour réussir à s’endormir sereinement.

C’est là que j’ai compris que certains abonnés étaient encore plus mal dans leur peau que moi. Eux aussi luttaient contre la solitude, la peur et les complexes.

Le livre ne s’en tient pas à ce que les abonnés lui confient. Il fait aussi entendre ce qu’ils ne voyaient pas forcément, ses hésitations, son inconfort et les pensées qu’elle gardait pour elle. Revenir sur ces moments a remué davantage que des souvenirs de travail.

9. Au début du livre, tu es très dure avec toi-même. Comment as-tu vécu le fait de retrouver ces pensées pendant l’écriture ?

L’écriture n’a pas été un fleuve tranquille. Elle m’a replongée dans mes anciennes incertitudes et mes vieux complexes. Mais elle m’a surtout permis de poser sur le papier tout ce que je gardais enfoui en moi depuis des années. Pour résumer, ce livre a été ma meilleure thérapie.


5. Écouter n’oblige pas à dire oui

L’écoute qu’elle décrit ne signifie pas qu’elle accepte chaque demande. Dans le manuscrit, un chapitre entier est consacré aux scénarios qu’elle refuse. Certaines limites tiennent à ses pratiques ou à ses valeurs, d’autres à son état de fatigue. Il lui arrive aussi d’interrompre un show déjà commencé.

10. Tu écris que « tout ne s’achète pas ». Comment faisais-tu respecter tes limites, même lorsqu’un show avait déjà commencé ?

J’ai toujours été intransigeante avec mes limites et mes valeurs. J’ai refusé un nombre incalculable de demandes qui ne me correspondaient pas. Généralement, les membres acceptaient mon choix sans broncher, sans doute parce que je ne les jugeais pas et que je ne me moquais pas d’eux.

Rarement, la situation dérapait sans possibilité de dialogue. Face au refus, certains devenaient odieux. Quand ils sont vexés, ils attaquent là où ils pensent que ça fait mal. Pour moi, c’était facile, ils s’en prenaient à mon physique. « Cachalot », « thon », « baleine »… Ils avaient une fibre poétique très marine quand ils étaient vexés ! Je les bloquais immédiatement, et la plateforme bannissait leur adresse IP.

Elle raconte ses refus avec fermeté et garde de l’ironie pour les insultes reçues. Mais les clients ne sont pas les seuls à exercer une pression. Dans le livre, une coordinatrice d’une autre plateforme tente de la pousser à accepter une pratique dans des conditions qui ne lui conviennent pas. Stella explique avoir quitté ce site peu après.

11. Qu’est-ce que cela change quand la pression vient de la plateforme elle-même ?

Quand la pression vient directement de la plateforme, c’est une tout autre histoire. Cela signifie clairement que pour eux, nous ne sommes rien d’autre que de la viande fraîche et des billets de banque. Ce genre de sites, il faut les fuir à toutes jambes.


6. Ce que le bannissement ne règle pas

Une plateforme peut intervenir, sans que cela mette toujours fin à ce qui l’inquiète. Dans nos premiers échanges, Stella posait une question après le bannissement de certains profils. « Mais ensuite ils vont où ? » Sa réponse revient d’abord à une peur très concrète, celle d’un homme qui ne la laisse plus tranquille.

12. Tu m’as expliqué que certains profils étaient bannis, puis tu te demandais ce qu’ils devenaient ensuite. Qu’est-ce qui continuait à t’inquiéter ?

On ne bannit pas sur un simple malentendu. Les profils que j’ai signalés présentaient de vrais signaux d’alarme. Je me souviens d’un membre qui a développé une véritable obsession pour moi. Il racontait sur le tchat que j’étais sa femme et insultait copieusement tous les hommes qui me prenaient en show. Lui me faisait sincèrement peur. Il me traquait sur tous mes réseaux sociaux et recréait sans cesse des comptes en modifiant son IP. Je craignais pour ma sécurité.

Pour d’autres profils, la peur était différente, je m’inquiétais de les savoir en liberté dans la rue. J’avais la hantise que les scénarios déviants que je refusais en live, ils finissent par les imposer à quelqu’un dans la vraie vie.

Stella décrit ici ce qu’elle a subi et ce qu’elle redoutait. Son inquiétude pour d’autres personnes reste une crainte, pas le récit d’actes dont elle aurait ensuite eu connaissance. Elle ne veut pas pour autant assimiler tous les clients à ceux qui l’ont effrayée. À propos de l’encadrement des demandes personnalisées, elle m’écrivait « Je ne suis pas pour pénaliser les demandeurs de vidéos ou images personnalisées », tout en souhaitant des sanctions pour les demandes qu’elle considère comme illégales.

Ses réponses mêlent cette attente de réglementation à ses propres précautions. La limite de ce qu’elle accepte de vendre ne s’arrête pas aux images. Elle évoque aussi les objets personnels qu’on lui demande d’envoyer.

13. Tu évoques notamment ton refus d’envoyer certains objets très personnels. Qu’est-ce qui te préoccupe dans ces demandes ?

Je me rappelle une discussion houleuse avec une autre créatrice de contenu qui ne comprenait pas mon refus catégorique de vendre un tampon usagé, une mèche de cheveux ou de l’urine. Mais envoyer son ADN à un inconnu sur Internet n’a rien d’anodin ! Dans ce métier, il faut toujours anticiper le pire scénario pour garantir sa propre sécurité.

Il s’agit ici de ses choix de protection et de ses attentes, pas d’un inventaire des interdictions prévues par la loi. La prévention qu’elle souhaite développer porte aussi sur la manière dont le métier est présenté à celles qui envisagent de s’y lancer.

14. Tu dis vouloir briser le mythe du « business facile ». Qu’est-ce que tu tiens à dénoncer, même si cette parole peut déplaire ?

Ce qui dérange, c’est que je brise le mythe du « business facile ». Il faut arrêter de faire croire aux jeunes filles qu’on devient millionnaire en trois clics dans sa chambre. Celles qui brassent des fortunes sont souvent celles qui avaient déjà une énorme communauté sur les réseaux ou qui venaient de l’industrie X, ce qui leur permet de fixer des tarifs très élevés. Mais pour le commun des mortels, non, tu ne te fais pas 10 000 € par mois du jour au lendemain. Ce mirage pousse des filles vulnérables à accepter tout et n’importe quoi pour tenter d’atteindre les chiffres mirobolants qu’on leur a promis.

Je dénonce aussi les coulisses des salons de l’érotisme, où j’ai vu des jeunes femmes qu’on ne prenait même pas le temps de nourrir pour qu’elles enchaînent les prestations, ou qu’on laissait faire des shows privés alors qu’elles étaient complètement ivres.


7. Ne pas s’oublier, avec ou sans caméra

Après le travail invisible, les échanges inattendus et les limites, Stella revient à une phrase qui n’a plus besoin d’écran. La femme à qui elle s’adresse peut se reconnaître dans son ancienne solitude sans vouloir exercer le même métier. Ce qu’elle souhaite lui transmettre rejoint le début de l’entretien, le moment où elle était présente pour tout le monde, sauf pour elle-même.

15. À une femme qui se reconnaît dans ta vie d’avant, mais qui n’a aucune envie de devenir camgirl, qu’aimerais-tu transmettre à travers ce livre ?

Je lui dirais simplement, « Ne t’oublie pas. » Ton bonheur et ton épanouissement, tu ne les dois à personne d’autre qu’à toi-même.

Écoute-toi, fais ce qui te fait vibrer, trouve une activité qui te valorise et qui te fasse grandir. Tu as toutes les cartes en main, à toi de battre le jeu et de décider des règles !

Le masque qu’elle appelait son bouclier ne lui est plus nécessaire, dit-elle. Ses limites, en revanche, sont toujours là. Les confessions d’une camgirl laisse ainsi apparaître autre chose que le spectacle. Une femme qui a trouvé du plaisir à se montrer, qui raconte ce que cela lui a coûté et apporté, et qui tient à décider de ce qu’elle donne.


Découvrir son écriture

Dans Les confessions d’une camgirl, Stella raconte les premières connexions, les scénarios, les abonnés et les risques de son activité, mais aussi son évolution personnelle. Le récit permet de suivre plus longuement ses pensées et d’entrer dans les scènes qu’elle a choisi de raconter.

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